Le hall baigne dans une musique d’ambiance un peu rétro. Quelques vieillards circulent en silence. D’autres descendent précipitamment de la mezzanine pour se diriger vers les ascenseurs. J’ai l’impression d’avoir manqué l’horaire du repas. Il n’est pourtant pas si tard. Je me tourne vers le comptoir d’accueil et aperçois un petit écriteau indiquant De retour dans quelques instants. E. Charon.
Je n’ai plus qu’à attendre le réceptionniste pour savoir s’il est encore possible de dîner. J’en profiterai pour lui demander comment passer un coup de téléphone, bien que je n’y croie plus tellement.
Je m’installe dans un des fauteuils en cuir brun et saisis un des journaux étalés sur la table. Les articles relatent d’événements futiles qui ne concernent que Malgovert ; plutôt logique pour un village qui vit dans l’hypothèse d’un monde extérieur réduit à l’état de Terres Mortes. D’ailleurs, même les journaux semblent factices. L’Écho de Cerne… c’est probablement la propagande d’Élysion pour effrayer les résidents. Je pose mes yeux sur le gros titre d’une des coupures :
* Le Gouverneur n’est plus ! Vive la Régente ! *
Le Conseil des Représentants et l’Ordre des Protecteurs tiennent à féliciter Madame Landau pour sa prise de fonction au poste de Régente de Malgovert. Cette nomination fait suite au tragique décès du Gouverneur Igor Longuefoy.
Le Conseil et l’Ordre s’unissent pour honorer la mémoire du Gouverneur Longuefoy et saluer son dévouement sans faille depuis onze ans à la tête de notre belle communauté. Le Gouverneur I. Longuefoy, à l’image de son père Jacob, a su ajouter sa pierre à l’édifice, notamment au travers de la modernisation des moulins capitoliens et des installations de myste construites à l’ère de notre regrettée Dame Camilla.
C’est donc Madame Landau qui reprend provisoirement les rênes. Poétesse dans l’âme et amie de longue date de Dame Camilla, la Régente Landau s’est consacrée toute sa vie à l’éducation de nos enfants. Elle aura désormais à cœur de faciliter la coopération entre les Représentants et les Protecteurs qui œuvrent jour après jour pour assurer notre confort et notre indépendance.
“Elle fera une parfaite régente”, estime une résidente de La Fontaine. “Bravo Yvette !” s’enthousiasme un résident des Deux Têtes.
L’élection du Gouverneur de Malgovert sera quant à elle reportée à la prochaine lune cramoisie.
Je laisse la feuille et attrape une autre publication. Mon regard s’attarde sur une photographie qui me fait déglutir de travers. Bien qu’elle soit usée, j’ai vraiment l’impression d’y reconnaître mon père défunt. Il est attablé avec quelques personnes en costume avec cravate. On voit des jongleurs en arrière-plan ainsi qu’un magicien qui, du haut d’une estrade, sort un corbeau de son chapeau haut de forme. L’article est daté de 2007 ; un an avant ma naissance. Il décrit l’un des premiers séminaires de la société. Dans le premier paragraphe, on peut lire :
Une soirée exceptionnelle en présence de plusieurs membres du comité de direction, parmi lesquels (de gauche à droite) M. Louis Riverant, Pr Victor Landau, Mme Giselle Brégane et Pr Martin Bell.
Riverant, pensé-je. Ça doit être une erreur. À moins que la personne de gauche ne soit pas mon père, mais il lui ressemble comme deux gouttes d’eau.
Mes mains picotent et mon auriculaire droit se contracte sans raison. Je repose le journal et ferme les yeux pour me masser les cernes et les paupières. Mon ventre gargouille. Toujours aucune nouvelle de Charon. À mon avis, c’est cuit.
La lampe halogène la plus proche de moi se met à grésiller. Je tourne la tête pour vérifier si elle est correctement branchée au secteur. Bien que ce soit le cas, elle s’éteint spontanément. Les éclairages au plafond commencent à clignoter, tandis qu’éclate le tonnerre au loin. La foudre doit encore interférer avec le réseau électrique. J’ai à peine le temps de me redresser de mon fauteuil que l’ensemble des lumières s’éteignent à l’unisson.
Je suis enveloppé de l’aura argentée de la lune qui s’immisce dans le hall par les grandes baies vitrées. La musique d’ambiance, au style très rétro, continue pourtant de fonctionner. Je ne sais pas trop quoi faire. Alors que je m’apprête à demander de l’aide, la mélodie s’interrompt à son tour, m’immergeant dans le plus oppressant des silences. À croire que l’hôtel a été déserté entre temps. Heureusement, la fine pluie qui frappe les baies vitrées et le vent qui hurle dans la galerie marchande à proximité donnent un semblant de vie à ce tableau surréaliste. Je m’exclame :
— S’il vous plaît !
Personne ne se manifeste. En guise de réponse, j’ai droit à un puissant coup de tonnerre qui me fait sursauter. Je me rapproche du comptoir pour chercher la sonnette d’appel, en vain. La pluie s’adoucit légèrement, me laissant percevoir ma propre respiration saccadée. Le parquet grince au-dessus de ma tête, au niveau du restaurant en mezzanine. Je reste silencieux et tends l’oreille. Ce sont des pas très lents et très espacés qui se dirigent progressivement vers l’escalier en demi-hélice. Mon cœur cogne contre ma poitrine. Je me recule du comptoir pour essayer de distinguer le premier étage. À ma grande stupeur, je découvre une silhouette debout en haut des marches. Bien qu’elle soit figée comme une statue, je sens sa présence dans mes entrailles. Nous nous observons sans bouger. Je lui lance :
— Qui est là ?!
Aucune réponse de la part de cet inconnu. Au lieu de cela, l’ombre reste statique, impassible. Il se met soudainement à siffloter deux notes. Rien de plus. Il descend une marche de l’escalier puis s’immobilise à nouveau, partiellement dissimulé dans l’ombre des poutres. Après quelques secondes de silence, il recommence à siffloter ces deux mêmes notes. La première est basse tel un ululement de chouette ; la seconde est beaucoup plus aiguë, presque interrogatrice. Bout à bout, les deux s’enchaînent mal. Je me remémore alors l’avertissement d’Ève au sujet d’un gardien dangereux qui sortirait à l’heure du couvre-feu.
— Hé ! Je vous vois ! Que faites-vous ?!
L’ombre descend une nouvelle marche et s’interrompt à nouveau. Je m’éloigne instinctivement de quelques mètres. La silhouette sifflote de nouveau. Je m’apprête à hurler, mais je me ravise quand je vois l’intrus poursuivre sa descente sans s’arrêter. Les marches grincent sous ses pas imposants. Terrifié, je m’écarte complètement du comptoir et recule vers la porte d’entrée de l’hôtel. Cette dernière est verrouillée.
L’inconnu est presque au bas de l’escalier, à moins de dix mètres. Je distingue le contour anormal de cet individu en ombre chinoise. Mesurant près de deux mètres, il semble porter un grand manteau sombre. Mais surtout, c’est la forme de son long chapeau noir, du type haut-de-forme, qui donne une allure sinistrement étrange à ce personnage. Il a le style vestimentaire d’un croque-mort du milieu du XIXe siècle. La volute de vapeur qui sort de ma bouche alors que je respire par à-coups m’indique que la température vient de chuter. Tout au plus quelques degrés. Mes jambes sont engourdies. Conduit par l’instinct, je me traîne péniblement vers les sanitaires du rez-de-chaussée, suivi par cet inconnu dont les pas lents et massifs font désormais grincer le parquet du hall.
J’entends un autre bruit curieux comme une boule qui serait tombée sur le sol et qui roulerait. Sans essayer de comprendre de quoi il s’agit, j’ouvre la porte des toilettes et me réfugie à l’intérieur. Juste avant de m’enfermer, je jette un dernier coup d’œil à mon improbable assaillant. Un nouveau sifflotement parvient à mon oreille lorsque je vois l’individu lever, à hauteur de son chapeau haut de forme, un objet métallique telle une pointe argentée qui brille au clair de lune. Je ferme la porte, qui ne peut malheureusement pas être verrouillée, et me plaque contre le mur, dans le noir, les yeux rivés vers l’endroit théorique où se trouvait sa silhouette.
Je n’entends désormais plus grand-chose hormis le tonnerre lointain, mais je sais que le croque-mort se tient juste derrière la porte et qu’il patiente. N’ouvre surtout pas, disait Ève. Il va entrer, c’est sûr. Rien ne l’empêche de tourner la poignée. Mon corps est pris d’incontrôlables contractions. Je me prépare à foncer sur lui s’il se montre. Mais rien ne se passe. Peut-être qu’il hésite. Peut-être qu’il attend que je me résolve à sortir. J’ignore si mon imagination s’emballe, mais à présent, je sens une présence inconnue dans les toilettes, comme si quelqu’un m’épiait dans l’obscurité. Je reste sur le qui-vive, tremblant. Je ne sais pas combien de temps vient de s’écouler. Deux minutes, cinq peut-être… quand soudain, une intense lumière m’éblouit. C’est l’éclairage des sanitaires qui s’est automatiquement remis en marche. Tandis que je me cache les yeux pour que mes pupilles s’habituent, la musique d’ambiance du hall parvient à mes oreilles. Le courant est rétabli.
Cependant, en plus de la musique, le son d’un écoulement d’eau s’élève à quelques mètres sur ma droite. J’ouvre les paupières et me raidis à la vue du vieillard hideux qui se tient devant le lavabo. Je reprends mon souffle en réalisant qu’il se lave innocemment les joues, visiblement peu dérangé par ce qui se trame autour de lui. Il s’essuie le menton et se dirige vers la sortie en traînant des pieds. En passant à côté de moi, il lève la tête et je tente de rester impassible à la vue de son visage brûlé et de ses yeux blanchâtres trahissant une probable cécité. Le vieil homme mutilé détourne le regard puis s’en va.
À mon tour, je retourne dans le hall désert qui n’a plus rien de surnaturel. Quant au croque-mort au chapeau, il a bel et bien disparu. Mes idées sont confuses. J’ignore quoi faire. Le plus sage serait d’attendre demain pour enquêter sur cet énigmatique individu.
En m’approchant de l’ascenseur, j’aperçois monsieur Charon passer à proximité du comptoir. Je l’interpelle :
— Monsieur Charon !
Le vieil homme trapu semble surpris de me voir.
— Monsieur Colden ? demande-t-il d’un air incrédule.
— Excusez-moi. Vous n’avez pas vu passer un homme avec un chapeau ?
— Vous ne devriez pas rester par ici. L’orage provoque des coupures de courant !
— Je sais. Je vous cherchais quand le courant a été coupé. Vous n’avez donc vu personne dans le hall ? Quelqu’un qui sifflotait ?
— Comment ça, “quelqu’un” ? Qui pensiez-vous trouver ici ?
Le voyant plisser les sourcils d’un air équivoque, je me rends compte qu’il me prend pour un fou. C’est la meilleure… S’il y a bien un mec flippant ici, c’est lui avec sa tête de déterré.
— J’ai également croisé un vieil homme dans les toilettes. Il est sorti juste avant moi. Vous ne l’avez pas vu non plus ?
— Un conseil, reprend-il d’un air sévère presque menaçant, on demande aux résidents de rester dans leur chambre au moment du couvre-feu. Et vous feriez bien d’en faire de même si vous ne voulez pas vous attirer des ennuis inutiles. Si vous voulez une dérogation, demandez à la régente.
Sur ces mots, monsieur Charon part s’enfermer dans sa loge et me laisse tout seul. En me retournant, mon pied percute un objet qui roule sur le sol et vient finir sa route contre un fauteuil. C’est une sphère, ou plus exactement une boule de billard. Je me penche pour la saisir et l’examiner ; elle est verte et porte le numéro 99.




