Mémoires de Raphaël – Mars 2029 – Malgovert
Le Jugement Dernier… Voilà comment les anciens appelaient ce sombre mois de septembre 2009, quand une étrange et inexplicable pandémie venue d’Afrique se propagea à une vitesse fulgurante à travers les cinq continents. En l’espace de deux semaines, plus d’un quart de la population mondiale s’éteignit dans d’abominables conditions.
À l’origine de tous ces fléaux : le “bacille liquéfiarne”, une bactérie insolemment contagieuse, qui persistait dans l’eau et pouvait se transmettre sous forme d’aérosol. Quant à savoir si son émergence était naturelle ou criminelle, le mystère demeurait entier. Si d’aucuns avaient souhaité exterminer l’humanité, alors ils y étaient parvenus…
Enfin, presque. Car certains miraculés avaient eu le réflexe de s’isoler en montagne. Les scientifiques avaient effectivement compris – hélas trop tard – que le liquéfiarne perdait de sa létalité quand il évoluait à haute altitude. Ce fut la raison pour laquelle la plupart de ceux qui avaient rejoint les sommets à temps avaient été épargnés.
La vie put alors reprendre son cours, malgré de ponctuelles recrudescences épidémiques. Une communauté de survivants parvint à concevoir le myste, un remède que l’on pouvait propager sous forme de gouttelettes dans les airs. Et même des années après le Jugement Dernier, elle perpétuait la diffusion du myste au moyen d’anciens canons à neige toujours fonctionnels.
Ce fut grâce à ce remède et à une gouvernance très stricte que cette communauté de deux cents personnes put prospérer. Aujourd’hui encore, certains rescapés isolés dans d’autres sanctuaires alpins tentaient régulièrement de la rejoindre. C’était cette communauté que tous enviaient. Cette communauté qui avait survécu. C’était elle, la communauté de Malgovert.
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Voilà donc vingt ans qu’ils avaient survécu. Raphaël referma ce livre qu’il connaissait presque par cœur. Il reposa l’ouvrage à l’endroit exact où il l’avait emprunté, puis sortit de la bibliothèque en enroulant son échappe autour de son cou. Dehors, le ciel était chargé d’un gris menaçant et l’air empestait l’ozone. Un nouvel orage en perspective. Mais il en fallait bien plus pour saper son excitation. Dans quelques heures se tiendrait l’élection du Conseil des Représentants qu’il souhaitait intégrer. Celui-ci se composait de résidents majeurs qui désiraient jouer le rôle de porte-parole ou participer activement à l’administration du village.
À tout juste dix-neuf ans, Raphaël était perçu comme un haut potentiel de la communauté. Dame Camilla, la Gouverneure de Malgovert, l’avait d’ailleurs publiquement félicité quand il avait sauvé une femme enceinte aux frontières du village. Le jeune homme était persuadé de réunir les suffrages nécessaires à son élection au Conseil des Représentants qui comptait à ce jour une dizaine de personnes. Raphaël avait bien entendu hâte d’assister au dépouillement. Mais autre chose l’animait en ce jour. La rumeur courait en effet qu’on avait retrouvé de nouveaux survivants dans une zone reculée des Tomborcières, en lisière des Terres Mortes, berceau du liquéfiarne où nul humain ne demeurait… en principe.
Le jeune homme descendit la pente, pensif. Les herbes hautes et humides lui effleuraient les chevilles avec délicatesse. Un vent frais venait de se lever, décoiffant sa chevelure brune qui bouclait. Le silence était retombé. Quand un vrombissement fit trembler ses tympans, Raphaël tourna la tête en direction de la forêt qui jouxtait le cimetière. L’ombre volante qui fouettait la cime des arbres apparut plus nettement. C’était un hélicoptère noir et menaçant. Le jeune homme se frotta les bras avec nervosité. Une boule avait chu au fond de son estomac. Car ce type d’engin aérien ne faisait irruption aux abords du village que lorsqu’un événement grave venait de survenir…
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Treize ans plus tard – L’histoire d’Alec – 13 mars 2042 – Paris
C’est presque toujours la même scène : il fait nuit, je marche d’un pas pressé sur le long d’un sentier sinistre recouvert d’un fin manteau neigeux. Le parfum de sapin frelaté au feu de bois me déclenche d’indicibles réminiscences. Ils m’attendent. Et ils ont peur. Voilà le tunnel que j’ai maintes et maintes fois traversé. Une bourrasque glaciale s’y engouffre comme un cri d’alerte désespéré visant à me faire rebrousser chemin.
La galerie débouche sur une place de village en forme d’hémicycle et tintée d’ocre. Celle-ci est bordée de magasins et de restaurants désertés. Je dois froncer les sourcils pour identifier ma route entre les flocons qui s’écrasent sur mon visage. Le passage se scinde en deux sous une arcade boisée. Instinctivement, je bifurque à droite et pénètre dans ce qui s’apparente à une allée marchande qu’illuminent de discrets lampadaires. Celle-ci s’achève sur un bloc de deux bâtiments alpins ainsi que sur un étroit et silencieux front de neige. J’y suis presque.
Des silhouettes noires démesurées se dressent à l’horizon, sous le clair de lune, en haut d’une pente abrupte. Au vu des longues pales, tournant telles les aiguilles d’une montre, on comprend que ce sont de grands moulins à vent. Je pousse un grillage métallique dont le grincement strident résonne dans l’obscurité, puis descends dans les sous-sols du premier édifice venu. Une lueur fait contracter mes pupilles : la lumière des néons dévoile un couloir blanc, parfaitement blanc. À première vue, on dirait un hôpital ou un laboratoire. Des pleurs étouffés émanent de la chambre du fond, fermée par une porte avec un hublot. Je m’élance dans le corridor immaculé tandis qu’une atroce odeur éthérée emplit mes poumons et qu’une voix lointaine semble appeler à l’aide. Je tends ma main et pousse la porte à la volée.
Noémie se tient de dos, debout, vêtue d’une mince chemise jetable pour patients. Mon regard se pose sur sa longue chevelure châtain clair avec ses boucles aux reflets flamboyants. La plupart du temps, je me réveille avant de la découvrir de face. Mais aujourd’hui, c’est différent ; mon rêve va plus loin, beaucoup plus loin. Elle tourne lentement la tête vers moi. Avec ses intenses yeux vert-gris et ses légères taches de rousseur, elle aurait un visage magnifique si celui-ci n’était pas déformé par la terreur et la tristesse. Elle se retient de pleurer, mais on voit que des larmes ont déjà coulé, comme en témoignent les traces de mascara sur ses joues.
Soudain, sortie de nulle part, une eau noirâtre aux reflets luisants, pareille à une couche de pétrole ou de mercure, se déverse rapidement sur le sol de la pièce. Sentant le danger imminent, je me retourne pour quitter la chambre, mais il n’y a plus de porte. Je fais de nouveau face à la nappe de ténèbres liquides, puis lance un regard inquiet à Noémie. Ses yeux se vident de toute émotion. Elle se laisse enfin tomber sur le côté. Sans un bruit, son corps plonge dans l’eau et disparaît entièrement comme s’il y avait une grande profondeur. Quelques secondes interminables s’écoulent et elle ne remonte pas. Ne pouvant plus y échapper, je contracte mes muscles et bascule en avant, prêt à nager. Mais une fois dans le fluide, aucune force ne me repousse vers la surface. Au contraire, je m’enfonce sans le moindre frottement dans les limbes.
⁂
À mon réveil, j’ai encore un goût de vase âpre dans la bouche et je sens mes tempes pulser au rythme des élans de nausée qui stimulent mon œsophage. Je fixe un point devant moi pour atténuer cette sensation d’instabilité et reprendre mes esprits.
Pourquoi est-ce que je fais ce rêve, toutes les nuits, depuis une semaine ? Qui est cette Noémie qui me hante ? Sans que je puisse me l’expliquer, la voir dans un tel état de détresse m’a bouleversé. Je suis certain de l’avoir rencontrée quelque part. Tout comme ce lieu. Ce sentier, ce tunnel, et ces moulins qui cachent une froide réalité. Ça m’agace. J’ai l’inexplicable impression d’avoir oublié certains épisodes de ma vie au cours de ces quinze dernières années.
Mon regard se pose sur mon horloge : il est six heures. J’ai beau fermer les yeux, je me rends à l’évidence : je ne parviendrai pas à me rendormir.
J’écoute les infos en me préparant. La journaliste évoque le congrès qui se tient en ce moment même à Bruxelles, en présence des représentants européens, chinois et américains. Ce dernier vise à dresser le bilan décennal de la politique nataliste internationale de 2032, et en particulier la mise en place des nataxes – mot-valise construit sur les termes natalité et taxes – instaurées en Europe pour ralentir la démographie et relancer l’agriculture en déclin. Mais leur montant jugé excessif rendait souvent la vie impossible aux foyers comptant plus d’un ou deux enfants. C’est pourquoi, face à une augmentation considérable d’abandons et d’infanticides dans les nations ayant adopté ces dispositifs, les États avaient prévu certains arrangements discrets – avec le secteur privé – pour les familles sujettes aux nataxes et n’ayant plus les moyens financiers d’élever correctement leurs progénitures. Ce sont en effet des entreprises spécialisées qui subventionnent ces aides dans la mesure où les gouvernements ont beaucoup perdu en marge de manœuvres depuis que la Terre compte près de neuf milliards d’humains.
La sonnerie de mon téléphone me ramène brutalement à la réalité ; je constate avec surprise qu’il est déjà huit heures passées. J’attrape ma sacoche et franchis le seuil de la porte d’entrée.
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À mon réveil, j’ai encore un goût de vase âpre dans la bouche et je sens mes tempes pulser au rythme des élans de nausée qui stimulent mon œsophage. Je fixe un point devant moi pour atténuer cette sensation d’instabilité et reprendre mes esprits.
Pourquoi est-ce que je fais ce rêve, toutes les nuits, depuis une semaine ? Qui est cette Noémie qui me hante ? Sans que je puisse me l’expliquer, la voir dans un tel état de détresse m’a bouleversé. Je suis certain de l’avoir rencontrée quelque part. Tout comme ce lieu. Ce sentier, ce tunnel, et ces moulins qui cachent une froide réalité. Ça m’agace. J’ai l’inexplicable impression d’avoir oublié certains épisodes de ma vie au cours de ces quinze dernières années.
Mon regard se pose sur mon horloge : il est six heures. J’ai beau fermer les yeux, je me rends à l’évidence : je ne parviendrai pas à me rendormir.
J’écoute les infos en me préparant. La journaliste évoque le congrès qui se tient en ce moment même à Bruxelles, en présence des représentants européens, chinois et américains. Ce dernier vise à dresser le bilan décennal de la politique nataliste internationale de 2032, et en particulier la mise en place des nataxes – mot-valise construit sur les termes natalité et taxes – instaurées en Europe pour ralentir la démographie et relancer l’agriculture en déclin. Mais leur montant jugé excessif rendait souvent la vie impossible aux foyers comptant plus d’un ou deux enfants. C’est pourquoi, face à une augmentation considérable d’abandons et d’infanticides dans les nations ayant adopté ces dispositifs, les États avaient prévu certains arrangements discrets – avec le secteur privé – pour les familles sujettes aux nataxes et n’ayant plus les moyens financiers d’élever correctement leurs progénitures. Ce sont en effet des entreprises spécialisées qui subventionnent ces aides dans la mesure où les gouvernements ont beaucoup perdu en marge de manœuvres depuis que la Terre compte près de neuf milliards d’humains.
La sonnerie de mon téléphone me ramène brutalement à la réalité ; je constate avec surprise qu’il est déjà huit heures passées. J’attrape ma sacoche et franchis le seuil de la porte d’entrée.
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C’est l’effervescence depuis quelques semaines : l’État a décidé de faire appel aux services d’Emetris, la boîte de cyberinvestigation qui m’emploie, pour équiper certaines entités de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure. Le dossier assigné à mon équipe la semaine dernière porte le nom de Zodiaque. Notre mission consiste à centraliser les informations relatives à plusieurs étranges décès recensés depuis un an.
Il y a quelques jours, des enquêteurs ont fait état d’un huitième cas de type mort cérébrale brutale et inattendue. D’après le médecin légiste, l’absence de trace de lutte et de substances létales dans leur corps distille le doute quant aux hypothèses de meurtres et de suicides.
Les huit victimes, des personnes de vingt à soixante ans, ont été atteintes de violents troubles psychologiques alors qu’il n’y avait pour la plupart, ni antécédent, ni traumatisme, ni facteur déclencheur explicite. Par ailleurs, les victimes n’ont aucun lien les unes avec les autres et ne correspondent à aucun type de sujet prédisposé à telle ou telle pathologie. Tout d’abord considérés comme une manifestation aiguë de burn out, ces maux n’auraient pas plus inquiété les organismes de santé si les individus qui en souffraient n’avaient pas succombé de manière soudaine quelques jours seulement après la déclaration des premiers symptômes. D’après les diagnostics, les lésions observées sur l’encéphale ne se rattachent à aucune forme de traumatisme cérébral connu.
Mon regard se porte sur la liste des signes cliniques identifiés peu avant de leur décès : troubles de la mémoire, de la concentration et du sommeil, cauchemars récurrents, somnambulisme, tachycardie, migraine, anxiété, dépression, paranoïa, hallucination, troubles dissociatifs, coma, expérience de mort imminente… On a l’impression de lire la notice des effets secondaires d’un médicament controversé.
Aujourd’hui, rien ne permet de déterminer une cause manifeste de ces décès. De toute évidence, ces symptômes pléthoriques ne sont pas spécifiques de cette “pathologie”, si toutefois c’en est une. Du coup, après avoir esquissé les pistes médicales, je me penche sur les pistes criminelles.
Et voilà un élément intéressant : l’unique point commun entre les victimes réside dans le fait que toutes les familles de ces dernières étaient assujetties aux nataxes et avaient contractualisé avec les services d’une société nommée Élysion. En fouillant les récentes pièces du dossier, je tombe sur un badge qui a appartenu à un de ses ex-employés, apparemment décédé dans l’incendie d’une installation chimique. J’effectue quelques recherches sur cette société, mais ne trouve aucune information pertinente au regard des événements. Il semblerait que ce soit simplement une entreprise dont le métier tourne autour de la santé et des innovations biologiques en lien avec la procréation. Je demande alors à Morgan, mon coéquipier, d’essayer de m’extraire les rapports gouvernementaux relatifs à l’activité d’Élysion. Morgan, c’est le spécialiste de la veille et de l’analyse forensique : il fouille, déterre, ressuscite et collecte des données improbables, que ce soit sur des disques durs formatés, sur le web profond ou sur des serveurs stockés dans des satellites. Mais force est de constater qu’Élysion est un sacré morceau. Il n’y a presque aucune information utile sur les sites publics. Alors qu’il s’applique à sonder les darknets pour trouver d’éventuelles fuites des données, mon regard se pose dans le vide. J’ai curieusement l’impression que l’affectation du dossier Zodiaque à mon équipe n’est pas due au hasard.
Un léger son me ramène cependant dans le monde réel ; une notification indique un nouvel email. Celui-ci ne contient ni objet ni émetteur explicite. Je comprends simplement qu’il est envoyé par une adresse de type ne-pas-répondre. Je pense d’abord à un virus, bien que l’on dispose de systèmes de cyberdéfense relativement puissants. Mon logiciel scanne l’email à la recherche d’un composant malveillant. Ne détectant aucune menace, je décide de l’ouvrir ; celui-ci est vide à l’exception d’une pièce jointe. À en juger le format de cette dernière, il s’agit d’une vidéo titrée adresse_45-607_6-820.
Je la télécharge, mais un message m’indique qu’elle est cryptée. Je lance un programme informatique destiné à trouver la clef de déchiffrement pour la rendre lisible. Alors que le traitement démarre, Morgan se rapproche de moi en faisant rouler son siège, un classeur dans la main droite.
— Pas évident, dit-il en me présentant les feuilles du rapport gouvernemental. Voici les quelques infos que j’ai dénichées au sujet du conglomérat Élysion. Sa principale filiale propose des services de procréation assistée. Elle s’adresse aux couples qui ne peuvent pas concevoir d’enfants naturellement.
— OK. Pas trop de rapport avec les victimes du dossier…
— Attends, c’est pas tout, continue Morgan en me tendant des documents. Il existerait une plus petite et plus ancienne filiale au sein d’Élysion. Ses activités historiques sont méconnues, mais elle proposerait aujourd’hui une solution aux problèmes financiers des familles nombreuses. En gros, celles qui payent des nataxes.
— Ils en ont reparlé ce matin, à la radio. Les tensions montent.
— Hier, à l’Assemblée, c’était chaud. Ils en sont presque venus aux mains. Franchement, comment assurer la pérennité d’une société qui étiole sa base démographique ?
— En même temps, au rythme où les bidonvilles et épidémies se multiplient, on n’est même pas sûr que la prochaine génération arrivera saine et sauve à l’âge adulte.
— Toi aussi, tu joues sur le registre de la peur ?
— Je constate simplement qu’on est acculés. Tu remarqueras que des mesures bien plus liberticides comme les quotas ont été adoptées en Asie. La preuve qu’on est tous dans le même bateau. Et que celui-ci ressemble davantage au Titanic qu’à La croisière s’amuse.
— Bonjour l’optimisme. T’es sûr que tu veux encore des enfants ?
— Bref. Pour en revenir au dossier. Comment se présente Élysion ? C’est une société de crédit ?
— Pas vraiment. En fait, si j’ai bien compris, elle se comporte comme une sorte d’orphelinat alternatif. Les parents payent une contribution forfaitaire beaucoup plus faible que les nataxes. En échange, Élysion s’engage à récupérer un enfant de la famille pour l’élever en zone rurale, dans un cadre minimaliste. Élysion affirme que l’enfant ne manquera de rien. Ils disent s’occuper de tout : logement, nourriture, éducation… et ce, tout au long de sa vie.
— C’est vraiment avantageux financièrement ?
— Eh bien, lorsque les enfants sont élevés par Élysion, les parents ne sont plus concernés par les nataxes. Ils n’auraient plus rien à financer.
— Ah bon ? C’est possible, ça ?
— En fait, c’est comme si les gosses élevés par Élysion disparaissaient des registres de naissance.
— Surprenant, en effet. C’est quand même curieux cette affaire. Ça ne m’a pas l’air très rentable comme activité. J’ai du mal à croire qu’Élysion puisse en faire un business.
— C’est ce que je me suis dit. J’ai récupéré un exemple de contrat et j’ai lu une clause qui m’a un peu fait froid dans le dos.
— Ah oui ?
— En contrepartie de ses services, Élysion s’autorise à mener une étude sociologique auprès des enfants qu’elle élève.
— Une étude sociologique ? Quel genre ?
— Ils veulent évaluer la possibilité de bâtir une communauté avec un minimum de ressources alimentaires et énergétiques. Ils décrivent ça comme une vie “saine et ascétique”. Ils s’installent dans un village loin de la société, loin des métropoles, sans pénurie de matières premières, sans gouvernement et sans taxes. Et impossible d’en sortir. C’est un isolement absolu, y compris sur le plan de la communication.
— Mmm, c’est louche ton truc. Ça pue la fausse bienveillance.
— Attends…
Morgan scrute un extrait de journal qui affiche une photo de conférence organisée par Élysion. Je lui demande :
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Nan, rien. C’est la nana au pupitre. Sa tête me dit quelque chose.
Je regarde rapidement. Il pointe une quinquagénaire au visage émacié et aux cheveux coupés courts. Je lui lance :
— Tu l’as peut-être rencardée dernièrement ?
Il tourne la tête, sourcils écarquillés, et réplique :
— T’es en forme aujourd’hui.
— Et pourtant… je suis éclaté. Je dors assez mal depuis quelques jours.
Je feuillette les papiers et tombe sur des photographies d’adolescents souriants, sur fond montagneux par une belle journée d’été. Je murmure :
— Donc Élysion se charge de tout, en contrepartie d’une expérience socio à l’échelle d’une bourgade. Tu sais où elle se trouve, leur prison verdoyante ?
— D’après mes recherches, les enfants seraient élevés dans un village sans nom situé en Savoie.
— Et qu’est-ce qui se passe si les parents se rétractent ?
— Eh bien, figure-toi qu’ils ne peuvent pas. Il semblerait que ce soit une décision irrévocable. Ils ne sont plus autorisés à contacter leurs enfants une fois qu’ils sont pris en charge par Élysion. Pas de retour possible.
— Sans blague. J’imagine qu’Élysion veut éviter que les parents éprouvent des remords. Surtout s’ils apprennent que ces soi-disant expériences font souffrir leurs gamins. Ça doit être un terrible dilemme.
— C’est sûr. D’ailleurs, la seule condition pour qu’un enfant soit accepté par Élysion, c’est que les parents formulent la demande avant son premier anniversaire. Sans doute pour éviter les crises familiales que tu décris. À cet âge-là, les gamins ne se rendent presque compte de rien.
Je tourne à nouveau les pages et tombe sur de nouveaux clichés photo où apparaissent des maisons et bâtiments de pierre et de bois, puis des enfants côtoyant des adultes, un pique-nique, une trottinette… Relativement banales, ces photos auraient pu être prises dans n’importe quelle station de ski en été avec une colonie de vacances. C’est curieux d’ailleurs, ça me rappelle certains lieux de mon enfance. Je demande :
— Et ça marche ? Ils ont combien de clients ?
— Difficile à dire, répond Morgan en haussant les sourcils. À en juger les photos, je dirais une centaine, peut-être plus.
Vivre à cent dans un village, pour toujours… Quelle déprime…
— Et le gouvernement dans tout ça ? ajouté-je. Il cautionne ?
Morgan s’approche de moi comme s’il avait quelque chose de confidentiel à dire. Il murmure :
— Pire, l’État est actionnaire majoritaire du groupe Élysion. Il semblerait même que des hauts fonctionnaires de la DGSE fassent partie du conseil d’administration depuis cinq ans.
— T’es sérieux là ? On est sur une affaire impliquant indirectement la DGSE ? Pourquoi l’État voudrait-il nous confier une enquête sur une société qui lui appartient ? C’est encore un test de loyauté ?
— Trop d’enjeu pour un simple test. Je pense juste que ce dossier a fuité en échappant au protocole d’assignation standard. Ce serait pas la première fois que la gouvernance déraille quand plusieurs hauts fonctionnaires trempent dans des affaires sordides. Une taupe veut faire tomber des têtes.
— Si c’est le cas, ce n’est pas exclu que même la police scientifique ne soit pas au courant de cette affaire et qu’on soit donc amenés à les aider pour traquer les opérations douteuses du gouvernement.
— Et tu penses qu’on devrait remonter l’alerte ?
— Rien n’indique que l’on doive se méfier de nos dirigeants. Et pour être honnête, cette histoire m’intrigue. Pas toi ?
— J’ai toujours été partant pour fouiner dans les tiroirs crasseux de nos patrons. Mais je préfère éviter de me retrouver au chômage… ou avec un sniper qui m’attend sur l’immeuble d’en face.
— Tu parles comme si on avait déjà violé le règlement. Pour l’instant, on applique sagement la procédure. Et j’aimerais bien me faire une conviction sur le rôle du gouvernement dans ce dossier.
— Quand tu regardes les activités d’Élysion, je trouve que la participation de l’État est pour le moins inattendue. Pourquoi soutiendrait-il un projet qui ne lutte pas contre la démographie et qui diminue ses recettes ? OK, ils veulent expérimenter un mode de vie frugal. J’imagine qu’ils veulent préparer la société moderne à moins consommer. Mais comme tu disais, je pense qu’ils cachent un truc pas très propre derrière cette noble façade…
Morgan est interrompu par un bip. C’est mon logiciel de décryptage qui a terminé l’analyse de la vidéo. Visiblement, une seule moitié a pu être révélée. Morgan se poste derrière mon siège et scrute mon écran tandis que je double-clique sur le média.
Le clip est relativement court : environ deux minutes. Apparemment, il n’y a pas de son. On voit un paysage montagneux et verdoyant, sous un ciel bleu baigné d’un puissant soleil doré. Le plan de la caméra se focalise sur une fleur vermillon près de laquelle virevolte une joyeuse abeille. Le plan suivant montre une autre fleur, une edelweiss, puis s’arrête sur l’horizon.
— Super intéressant, commente ironiquement Morgan. C’est un membre de ta famille qui t’envoie son film de vacances ?
— Ça ressemble un peu aux photos que tu m’as montrées, non ?
Mais au détour d’un travelling, mes doigts se crispent sur l’accoudoir du siège quand je pense avoir reconnu des moulins parmi les structures lointaines. Ce n’est rien comparé au plan suivant ; vue de dos, une fille dévale la pente douce en trottant. Une sueur froide se cristallise sur mon front lorsque mon regard se pose sur sa chevelure châtain aux boucles empreintes de reflets cuivrés. L’inconnue se retourne et s’esclaffe, les yeux levés au ciel, puis agite la main pour inciter le cadreur à la rejoindre. La scène se fige dans mon esprit. Cette lumière, ces taches de rousseur, ce sourire et cette joie font brutalement écho aux larmes, à la peur et au fluide luisant pareil à une nappe de mercure liquide, se déversant sans résistance sur le sol d’un blanc immaculé.
— Alec ? demande Morgan. Ça va ?
Mais je ne l’écoute pas ; mon regard est fixé sur la dernière image de la vidéo : celle d’une fille qui rit les yeux fermés, la main tendue vers le spectateur. Reprenant lentement mes esprits, je lui demande :
— Est-ce que tu peux zoomer sur le panneau derrière elle s’il te plaît ?
Intrigué, Morgan s’exécute. Lorsque l’écriteau est affiché en plein écran, bien qu’il soit pixellisé, on peut y lire en lettres blanches : Bienvenue à Malgovert.
Bienvenue à bord !
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