Quelqu’un tape à la porte. Je m’empresse de fermer la fenêtre et attends, immobile. Quelques secondes s’écoulent avant que l’on toque à nouveau, presque timidement. Après un court instant d’hésitation, j’inspire et tourne la poignée, découvrant une jeune fille de dix ou douze ans, visiblement aussi surprise que moi. Elle porte une salopette en denim et ses cheveux blonds sont tenus par un bandeau bleu ciel. Sa tête me dit quelque chose. Nous nous dévisageons quelques longues secondes.
— A… Alec ?! C’est bien toi ? lance-t-elle incrédule.
Je reste bouche bée quelques secondes, puis bredouille :
— Euh, on se connaît ?
— Alec, je ne comprends pas. Où étais-tu passé ? Nous pensions que tu étais mort.
— Tu… tu dois faire erreur sur la personne. Je ne sais pas qui tu es.
— Quoi ? Mais Alec, c’est moi, Ève.
— Ève ?
— Ève… Ève Langevin.
— Désolé, ça ne me dit rien.
Incrédule, la fille durcit le regard, comme si elle analysait rapidement la situation.
— Alors, c’est vrai ? demande-t-elle. Ils t’ont effacé la mémoire, à toi aussi ?
Sa question me fait froid dans le dos. Je me ressaisis et réponds :
— Je suis désolé, mais je pense vraiment que tu fais erreur. C’est la première fois que je viens dans le coin.
— Alec, enchaîne-t-elle sans m’écouter, j’ai très peu de temps avant le couvre-feu, mais il faut que l’on se voie pour comprendre ce qui s’est passé. Les Hauts-Protecteurs d’Élysion sont à ma recherche en ce moment même !
— Tu connais Élysion ?
— Bien sûr ! C’est toi qui nous as tout expliqué ! Élysion se sert de nous pour leurs expériences. Ils utilisent des médicaments pour nous contrôler.
— C’est moi… qui t’aurais expliqué ça ? Quand tu dis “nous”, tu penses à qui ?
— À Noémie. Elle a disparu peu après ton départ. Je suis sûr qu’Élysion l’a enlevée ! On doit la libérer !
Voyant mon air troublé, la jeune fille ajoute :
— Noémie. Ta petite amie. Tu ne te souviens vraiment de rien ?!
— Noémie ? Ma… petite amie ?!
Je ne m’attendais pas à ce qu’on me jette ce prénom à la figure. Moi qui pensais l’avoir inventé… Du coup, je la mitraille de questions :
— Où est-elle ? Depuis quand se connaît-on ? Comment sais-tu tout ça à propos de moi et d’Élysion ?
Cette déferlante soudaine la tétanise. La lumière du couloir se met à trembloter. Elle lève alors les yeux au plafond d’un air paniqué.
— Alec, il faut que j’y aille ! s’écrie-t-elle presque terrorisée. Le couvre-feu va démarrer dans moins de cinq minutes. Ne sors surtout pas de ta chambre. Le Jugeôlier est un serviteur d’Élysion. Si tu l’entends, n’ouvre surtout pas la porte !
— Le… le “jujo-quoi” ?
— Le Jugeôlier. Les gens disent que c’est le fantôme du veilleur qui est mort il y a treize ans. Mais moi, je pense que c’est un gardien d’Élysion qui veut nous effrayer. Il rôde dans les bâtiments pendant le couvre-feu et enlève les résidents désobéissants pour les tuer dans son antre. Personne ne connaît son véritable visage. Mais il siffle, il siffle comme un oiseau malfaisant…
Je dodeline la tête d’un air ahuri. Ce que j’entends là est aussi délirant que mes récents cauchemars.
— Je reviendrai te voir demain si je peux, achève-t-elle en regardant dans le couloir. Souviens-toi, il n’ouvre jamais les portes closes. Donc enferme-toi et ne lui ouvre pas la porte ! Quoiqu’il arrive !
— Attends ! Ève !
Mais l’enfant a déjà tourné les talons et court rapidement à l’autre bout du palier pour s’engouffrer dans l’ascenseur. Je reste immobile, abasourdi par ces révélations. Les chandeliers du couloir s’éteignent à l’unisson. Reprenant mes esprits, je saisis la poignée de ma porte et m’enferme dans ma chambre, conformément à sa recommandation.
Je n’en reviens pas. Ève a bien l’air de me connaître. J’étais encore dubitatif avant d’arriver ici, mais cette rencontre me conforte dans l’idée que je dois absolument retrouver cette mystérieuse Noémie pour comprendre ce qui se passe.
En m’approchant du placard de l’entrée, je rouvre mon sac et range le peu d’affaires que j’ai apportées. La pluie naissante rompt le silence et la lumière de ma chambre vacille par intermittence. Mon regard se pose sur l’ampoule au plafond qui s’éteint aussitôt, me plongeant dans l’obscurité. Il ne manquait plus que ça. J’espère que c’est juste un faux contact.
Je cherche l’interrupteur à tâtons, le bras tendu. Mon corps se fige ; il me semble avoir entendu quelque chose de suspect dans le couloir, tel un couinement de parquet. À présent, on pourrait presque discerner un sifflotement humain. Je bloque ma respiration et colle mon oreille contre le mur pour tenter d’en comprendre l’origine. Mais la pluie vigoureuse qui commence à s’abattre m’empêche de percevoir la potentielle présence d’un individu sur le palier. Ça couine à nouveau, enfin, je crois, et ça se déplace lentement en direction de ma chambre. J’ai l’impression que ça patiente juste derrière la porte. Ma main tremblante tapote le mur et finit par effleurer l’interrupteur que j’active aussitôt.
Rien ne se produit. Je le presse dans l’autre sens pour le remettre dans sa position initiale et la lumière revient d’un coup dans un claquement. Je fixe alors la poignée des yeux et attends sans bouger. Dehors, la pluie s’atténue peu à peu, puis cesse enfin. Les bruits dans le couloir se sont estompés, eux aussi. J’en viens à considérer que j’ai peut-être rêvé. Je suis à cran depuis quelques heures. Pas étonnant que je me fasse des films pour si peu.




