C’est le crépuscule et le grondement du tonnerre se rapproche. Tandis que je rebrousse chemin en direction de l’hôtel, une fumée lointaine attire mon attention, derrière la première lignée de sapins. Il me semble même y distinguer les lueurs d’une flamme entre les troncs.
Je ne peux résister à l’envie d’y jeter un œil malgré le fait qu’il fasse bientôt nuit. Je me dirige donc vers l’étroit passage et débouche sur une petite clairière au centre de laquelle crépite un feu de camp. À l’autre extrémité se dresse un édifice à moitié éventré qui s’apparente à une chapelle au vu de la flèche encore debout à son sommet. On ne saurait dire si c’est la foudre ou un incendie qui l’a endommagée, mais les dégâts sont considérables. Il y a vraisemblablement quelqu’un à l’intérieur. Je pénètre dans le lieu saint et aperçois une femme et une fille assises sur l’un des bancs près de l’autel. Bien que je sois persuadé qu’elles m’aient entendu entrer, elles ne se retournent pas, probablement trop occupées à se recueillir. Je m’avance dans la nef d’un pas discret. Arrivé à leur hauteur, l’adulte, qui doit être la mère de la fille brune à ses côtés, se tourne vers moi et me sourit d’un air triste. Je la salue.
— C’est la première fois que vous venez ici ? demande-t-elle.
J’acquiesce et lui explique que je ne suis pas de la région. Cela ne semble pas l’étonner plus que cela.
— Il n’y a plus grand monde qui vienne encore prier… depuis que la chapelle a été détruite un soir d’orage. Mais ma fille et moi continuons de remercier le ciel, pour honorer le jour où elle a été sauvée du liquéfiarne.
À cet instant, mon regard se pose sur la jeune fille et réalise avec effroi que la moitié de son visage et de son cou sont brûlés et mutilés. Pauvre enfant. Qu’a-t-il bien pu lui arriver ? De l’unique œil qui lui reste, elle fixe l’autel sans jamais ciller.
Je sors mon smartphone pour montrer le portrait de Noémie à la mère. Elle m’explique l’avoir effectivement côtoyée quelques années, mais ne l’a plus vue depuis quelques semaines. Elle soupçonne qu’elle ait essayé de s’enfuir. Puis la femme se lève pour aller rallumer quelques cierges et agencer quelques gerbes de fleurs un peu plus loin. Tandis que je la regarde faire en silence, une voix sifflante me glace le sang.
— Elles sont sûrement mortes à l’heure qu’il est, chuchote la fille brûlée qui était restée muette jusque-là.
Je me tourne vers elle et prends sur moi pour paraître insensible aux marques du drame qu’elle a dû vivre. Elle doit avoir à peine vingt ans. Je lui demande :
— Comment ça ?
Pendant un instant, je crains qu’elle ne veuille plus répondre. Mais elle lève aussitôt les yeux et ajoute d’un air lugubre :
— Que ce soit à cause du liquéfiarne, des effluves radioactifs, de la faim ou de la soif… on finira tous par y passer, comme Noémie et Ève.
— Tu les connais ?
— Noémie, principalement. On a fait quelques ateliers ensemble. C’était une amie. Mais on s’est peu à peu perdu de vue. Elle a opté pour des activités que je ne pouvais pas suivre, vu que j’ai perdu mes capacités respiratoires le jour où j’ai dû être sauvée…
Elle montra d’un geste léger ses cicatrices en souriant d’un air sombre et résigné.
— Sauvée… de la maladie qui t’a fait ça ? demandé-je.
— C’est plutôt son remède qui m’a fait ça, explique-t-elle. En prétextant vouloir me sauver, Dame Camilla n’a pas hésité à briser mon corps et mon âme.
— Que t’a-t-elle fait ?
— Ce qu’elle fait avec tous ceux qu’elle doit purifier : nous brûler à feu vif pour exterminer le liquéfiarne et éviter la propagation.
Je la dévisage avec tristesse et je perçois sa colère.
— J’aurais mieux fait d’y passer cette nuit-là, ajoute-t-elle en serrant les dents. La seule chose qui m’ait procuré un vague sentiment de joie depuis, c’est le jour où j’ai appris qu’elle avait cramé dans l’incendie qui a failli détruire cette chapelle. C’est juste derrière toi qu’on a retrouvé la carcasse calcinée de cette garce. À l’endroit même où elle organisait ses rituels de purification. C’est pour ça que je continue de venir ici, pour célébrer le jour où justice a été rendue.
Je déglutis de travers. Ne sachant plus quoi répondre, je suis presque rassuré de voir sa mère léthargique revenir vers nous.
— Allez, ma chérie dit cette dernière. Il est temps de rentrer. C’est bientôt l’heure du couvre-feu.
Elle se tourne vers moi et me salue nonchalamment. Sa fille la suit sans dire un mot et, juste avant de quitter la chapelle, me jette un ultime regard sinistre par-dessus son épaule.
Je baisse les yeux et vois, à quelques mètres de moi, comme des traînées de sang séché sur les dalles fissurées. Cette chapelle a assurément été le siège d’atrocités et le fait qu’elle soit aujourd’hui en ruines n’est pas qu’une conséquence de l’orage.
La pluie vient de s’arrêter ; je ferais bien de rentrer à l’hôtel.
Je quitte la clairière et repasse devant le cimetière pour rejoindre la place en forme d’hémicycle. Je croise deux hommes de mon âge en uniforme brun et kaki, à l’image de ceux qui sont montés avec moi dans le funiculaire. Seraient-ce eux, les Protecteurs ?
— Eh ! s’exclame le plus jeune des deux à mon égard.
Je m’immobilise et le fixe ; il a l’air passablement hargneux. Mais son collègue lui attrape le bras comme pour l’empêcher de s’approcher de moi. Il lui murmure quelque chose à l’oreille qui semble plonger ce dernier dans un certain désarroi. Celui qui m’a interpellé tente tout de même de se ressaisir avant d’ajouter :
— Rentrez chez vous ! C’est bientôt l’heure !
Je réfléchis à la signification de ses mots et réponds :
— L’heure de quoi ?
Les deux soldats se regardent comme s’ils se demandaient comment l’expliquer à un demeuré.
— L’heure du couvre-feu, ajoute calmement son collègue. Je vois que vous êtes nouveau ici, mais il va falloir que vous preniez rapidement connaissance des règles. Rentrez chez vous dès à présent.
— … OK.
Je ne cherche pas à discuter et retourne d’un pas vif à l’Hôtel La Combette.




