Mémoires de Raphaël – Mars 2029 – Malgovert
Le Jugement Dernier… Voilà comment les anciens appelaient ce sombre mois de septembre 2009, quand une étrange et inexplicable pandémie venue d’Afrique se propagea à une vitesse fulgurante à travers les cinq continents. Véritable prémisse de l’apocalypse, elle avait entraîné avec elle des guerres entre les grandes puissances militaires de la planète forcées de se retrancher sur elles-mêmes pour assurer la sauvegarde de leurs nations. Malgré cela, en l’espace de deux semaines, plus d’un quart de la population mondiale s’éteignit dans d’abominables conditions. S’ensuivirent des famines à répétition, des enchaînements d’épidémies locales ainsi que la disparition progressive des ressources alimentaires et énergétiques.
À l’origine de tous ces fléaux : le “bacille liquéfiarne”, une bactérie insolemment contagieuse, qui persistait dans l’eau et pouvait se transmettre sous forme d’aérosol. Sa haute fréquence de mutation et sa résistance à tous les antibiotiques habituels sonnèrent le glas de la civilisation moderne telle que nous la connaissions. Quant à savoir si son émergence était naturelle ou criminelle, le mystère demeurait entier. Si d’aucuns avaient souhaité exterminer l’humanité, alors ils y étaient parvenus…
Enfin, presque. Car certains survécurent, portant sur leurs épaules l’espoir du jour d’après. Ces miraculés avaient eu le réflexe de s’isoler en montagne. Les scientifiques avaient effectivement compris – hélas trop tard – que le liquéfiarne perdait de sa létalité quand il évoluait à haute altitude. Ce fut la raison pour laquelle la plupart de ceux qui avaient rejoint les sommets à temps avaient été épargnés.
Et la vie put alors reprendre son cours. Certains enfants naquirent ainsi dans des sanctuaires alpins, n’ayant jamais connu autre chose que la quiétude des plateaux, la placidité des combes et la luxuriance des vallées. Plusieurs communautés se constituèrent peu à peu, mais la plupart d’entre elles ne parvinrent pas à subsister dans la durée. Une, en revanche, avait réussi à tirer son épingle du jeu. Bien que les membres de cette communauté-ci vécussent en relative sécurité, ils avaient dû se battre jour après jour et ne jamais baisser la garde, car ils continuaient d’affronter des envahisseurs hostiles et des recrudescences épidémiques du liquéfiarne. Les survivants étaient cependant parvenus à concevoir le myste, un remède que l’on pouvait propager sous forme de gouttelettes dans les airs. Et même des années après le Jugement Dernier, ils perpétuaient la diffusion du myste au moyen d’anciens canons à neige toujours fonctionnels.
Ce fut grâce à ce remède et à une gouvernance très stricte que cette communauté atteignit une taille critique lui permettant d’envisager un avenir sur plusieurs générations. Celle-ci comptait un peu plus de deux cents personnes et, encore aujourd’hui, certains rescapés isolés dans d’autres sanctuaires tentaient régulièrement de la rejoindre. C’était cette communauté que tous enviaient. Cette communauté qui avait survécu. C’était elle, la communauté de Malgovert.
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Voilà donc vingt ans qu’ils avaient survécu. Raphaël referma ce livre qu’il connaissait presque par cœur. Il reposa l’ouvrage à l’endroit exact où il l’avait emprunté, puis sortit de la bibliothèque en enroulant son échappe autour de son cou. Dehors, le ciel était chargé d’un gris menaçant et l’air empestait l’ozone. Un nouvel orage en perspective. Mais il en fallait bien plus pour saper son excitation. Dans quelques heures se tiendrait l’élection du Conseil des Représentants qu’il souhaitait intégrer. Celui-ci se composait de résidents majeurs qui désiraient jouer le rôle de porte-parole ou participer activement à l’administration du village.
À tout juste dix-neuf ans, Raphaël était perçu comme un haut potentiel de la communauté. Dame Camilla, la Gouverneure de Malgovert, l’avait d’ailleurs publiquement félicité quand il avait sauvé une femme enceinte aux frontières du village. Le jeune homme était persuadé de réunir les suffrages nécessaires à son élection au Conseil des Représentants qui comptait à ce jour une dizaine de personnes. Raphaël avait bien entendu hâte d’assister au dépouillement. Mais autre chose l’animait en ce jour. La rumeur courait en effet qu’on avait retrouvé de nouveaux survivants dans une zone reculée des Tomborcières, en lisière des Terres Mortes, berceau du liquéfiarne où nul humain ne demeurait… en principe.
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Treize ans plus tard – L’histoire d’Alec – 13 mars 2042 – Paris
C’est presque toujours la même scène : il fait nuit, je marche d’un pas pressé sur le long d’un sentier sinistre recouvert d’un fin manteau neigeux. Le parfum de sapin frelaté au feu de bois me déclenche d’indicibles réminiscences. Ils m’attendent. Et ils ont peur. Voilà le tunnel que j’ai maintes et maintes fois traversé. Une bourrasque glaciale s’y engouffre comme un cri d’alerte désespéré visant à me faire rebrousser chemin.
Je débouche sur une place de village en forme d’hémicycle et tintée d’ocre. Celle-ci est bordée de magasins et de restaurants désertés. Je dois froncer les sourcils pour identifier ma route entre les flocons qui s’écrasent sur mon visage. Le passage se scinde en deux sous une arcade boisée. Instinctivement, je bifurque à droite et pénètre dans ce qui s’apparente à une galerie marchande qu’illuminent de discrets lampadaires. Celle-ci s’achève sur un bloc de deux bâtiments alpins ainsi que sur un étroit et silencieux front de neige. J’y suis presque.
Des silhouettes noires démesurées se dressent à l’horizon, sous le clair de lune, en haut d’une pente abrupte. Au vu des longues pales, tournant telles les aiguilles d’une montre, je comprends que ce sont de grands moulins à vent. Je pousse un grillage métallique dont le grincement strident résonne dans l’obscurité, puis descends dans les sous-sols du premier édifice venu. Une lueur fait contracter mes pupilles : la lumière des néons dévoile un couloir blanc, parfaitement blanc. À première vue, on dirait un hôpital ou un laboratoire. J’entends des pleurs étouffés dans la chambre du fond, fermée par une porte avec un hublot. Je m’élance dans le corridor immaculé tandis qu’une atroce odeur éthérée emplit mes poumons et qu’une voix lointaine semble appeler à l’aide. Je tends ma main et pousse la porte à la volée.
Noémie se tenait de dos, debout, vêtue d’une mince chemise jetable pour patients. Mon regard se pose sur sa longue chevelure châtain clair avec ses boucles aux reflets flamboyants. La plupart du temps, je me réveille avant de la découvrir de face. Mais aujourd’hui, c’est différent ; mon rêve va plus loin, beaucoup plus loin. Elle tourne lentement la tête vers moi. Avec ses intenses yeux vert-gris et ses légères taches de rousseur, elle aurait un visage magnifique si celui-ci n’était pas déformé par la terreur et la tristesse. Elle se retient de pleurer, mais on voit que des larmes ont déjà coulé, comme en témoignent les traces de mascara sur ses joues.
Soudain, sortie de nulle part, une eau noirâtre aux reflets luisants, pareille à une couche de pétrole ou de mercure, se déverse rapidement sur le sol de la pièce. Sentant le danger imminent, je me retourne pour quitter la chambre, mais il n’y a plus de porte. Je fais de nouveau face à la nappe de ténèbres liquides, puis lance un regard inquiet à Noémie. Ses yeux se vident de toute émotion. Elle se laisse enfin tomber sur le côté. Sans un bruit, son corps plonge dans l’eau et disparaît entièrement comme s’il y avait une grande profondeur. Quelques secondes interminables s’écoulent et elle ne remonte pas. Ne pouvant plus y échapper, je bascule en avant en contractant mes muscles, prêt à nager. Mais une fois dans le fluide, aucune force ne me repousse vers la surface. Au contraire, je m’enfonce sans le moindre frottement dans les limbes.
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Je me réveille en sursaut, haletant et dégoulinant de sueur. Mon cœur bat à tout rompre et j’ai encore un goût de vase âpre dans la bouche. Je sens mes tempes pulser au rythme des élans de nausée qui stimulent mon œsophage. Je fixe un point devant moi pour ralentir ma respiration et reprendre mes esprits. L’exercice est long. Et pénible.
Pourquoi est-ce que je fais ce rêve, toutes les nuits, depuis une semaine ? Qui est cette Noémie qui me hante ? L’aurais-je croisée dans la rue pour ensuite échafauder cette construction onirique de toute pièce ? Non, ce n’est pas n’importe qui. Sans que je puisse me l’expliquer, la voir dans un tel état de détresse m’a bouleversé. Je suis certain de l’avoir rencontrée quelque part. Tout comme ce lieu. Ce sentier, ce tunnel, et ces moulins qui cachent une froide réalité. Ça m’agace. J’ai l’inexplicable impression d’avoir oublié certains épisodes de ma vie au cours de ces quinze dernières années.
Mon regard se pose sur mon horloge : il est six heures. J’ai beau fermer les yeux, je me rends à l’évidence : je ne parviendrai pas à me rendormir. Alors, je file me faire une toilette. Dans le reflet du miroir, je découvre mes cernes et mon visage blafard. Je décrocherais le premier rôle dans un film de zombies. Tandis que je désépaissis ma barbe à la tondeuse, des dizaines de poils bruns et argent se répandent sur la vasque. Je constate d’ailleurs que mes cheveux blancs sont de plus en plus nombreux. Ce phénomène ne me laisse pas indifférent, pas tant pour des questions d’esthétique – ma tante Alice trouve que ça me va très bien ; en même temps, elle grisonne elle aussi –, mais plutôt pour des raisons d’hygiène de vie. Je crains que cette décoloration résulte de mon surmenage et de mon régime alimentaire hasardeux.
J’écoute les infos en prenant mon petit-déjeuner. La journaliste évoque le congrès qui se tient en ce moment même à Bruxelles. Presque l’intégralité des représentants européens, chinois et américains s’y étaient rendus pour faire un bilan décennal de la politique nataliste internationale de 2032. La plupart des grandes puissances étaient confrontées depuis dix ans à une démographie rapide et incontrôlable, à une pénurie sévère en matières premières – légumes, blé, maïs, etc. – et à d’importants flux migratoires dus au réchauffement climatique et à la recrudescence de parasites frappant les élevages et cultures agricoles.
Aujourd’hui, la densité des agglomérations est telle que la proportion d’habitants vivant dans la rue – et se regroupant dans de vastes campements sauvages et insalubres où s’entassent aussi les mendiants et immigrés clandestins – représente près d’un cinquième de la population mondiale.
C’est face à ce cinglant constat qu’a été établi un accord international visant à mettre progressivement en place des nataxes – mot-valise construit sur les termes natalité et taxes – en Europe et au-delà. Frappant les ménages ayant plus d’un enfant – à l’opposé des allocations familiales qui étaient en vigueur en France jusque-là –, ces nataxes avaient été fortement décriées par plusieurs formations politiques ainsi que par les associations de protection des parents. Leur montant jugé excessif rendait souvent la vie impossible aux foyers comptant plus d’un ou deux enfants. Comment accepter ce coup de matraque fiscal porté sur les plus vulnérables ? Et comment assurer la pérennité d’une société qui étiole sa base démographique ? Voilà les questions qui vitriolent bien des débats entre partisans et opposants.
Aujourd’hui encore, pour convaincre la population du bien-fondé de leur mesure, les défenseurs des nataxes pointent du doigt l’explosion de la pauvreté, du nombre de taudis et d’épidémies incontrôlées, même dans les villes réputées riches. Ils insistent sur le fait que ces réformes sont indispensables à court terme pour ralentir la démographie et ainsi laisser à nos régions le temps nécessaire pour trouver des solutions à ces enjeux d’ordre alimentaire, sanitaire et énergétique. Ils n’hésitent pas non plus à rappeler qu’elles sont un moindre mal comparé à des variantes encore plus liberticides, telles que les quotas instaurés en Chine ainsi que dans d’autres pays d’Asie.
Mais face à une augmentation considérable d’abandons et d’infanticides dans les nations ayant adopté ces dispositifs, les États avaient toutefois prévu certains arrangements pour les familles sujettes aux nataxes et n’ayant plus les moyens financiers d’élever correctement leurs enfants. Ce sont la plupart du temps des entreprises spécialisées qui subventionnent ces aides dans la mesure où les gouvernements ont beaucoup perdu en marge de manœuvres depuis que la Terre compte près de neuf milliards d’humains. Les activités de ces sociétés restent le plus souvent très discrètes, car, bien qu’ils n’aient pas vraiment le choix, les représentants politiques sont souvent peu enclins à confier ce type de responsabilité au secteur privé.
La sonnerie de mon téléphone me ramène brutalement à la réalité ; je constate avec surprise qu’il est déjà huit heures passées. Je termine de me préparer en vitesse, attrape ma sacoche et franchis le seuil de la porte d’entrée.
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Je m’appelle Alec Colden, j’ai trente-quatre ans et je travaille depuis maintenant cinq ans chez Emetris – une jeune entreprise spécialisée dans la cybersécurité quantique et les technologies de renseignements d’origine électromagnétique, à savoir les télécommunications et les signaux de télémesure. Compte tenu de son secteur d’activité, notre société est ponctuellement sollicitée par le gouvernement français pour appuyer ses fonctions régaliennes. C’est d’ailleurs l’effervescence depuis quelques semaines : l’État a décidé de faire appel à nos services pour équiper certaines entités de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure. Plusieurs nouveaux projets ont été lancés dans la foulée et certains d’entre eux demeurent hautement confidentiels.
Le dossier assigné à mon équipe la semaine dernière porte le nom de Zodiaque. Notre mission consiste à centraliser les informations relatives à plusieurs étranges décès recensés depuis un an. Il y a quelques jours, des enquêteurs ont fait état d’un huitième cas de type mort cérébrale brutale et inattendue. D’après le médecin légiste, l’absence de trace de lutte et de substances létales dans leur corps distille le doute quant aux hypothèses de meurtres et de suicides.
Les huit victimes, des personnes de vingt à soixante ans, ont été atteintes de violents troubles psychologiques alors qu’il n’y avait pour la plupart, ni antécédent, ni traumatisme, ni facteur déclencheur explicite. Par ailleurs, les victimes n’ont aucun lien les unes avec les autres et ne correspondent à aucun type de sujet prédisposé à telle ou telle pathologie. Tout d’abord considérés comme une manifestation aiguë de burn out, ces maux n’auraient pas plus inquiété les organismes de santé si les individus qui en souffraient n’avaient pas succombé de manière soudaine quelques jours seulement après la déclaration des premiers symptômes. D’après les diagnostics, les lésions observées sur l’encéphale ne se rattachent à aucune forme de traumatisme cérébral connu.
Mon regard se porte sur la liste des signes cliniques identifiés peu avant de leur décès : troubles de la mémoire, de la concentration et du sommeil, cauchemars récurrents, somnambulisme, tachycardie, migraine, anxiété, dépression, paranoïa, hallucination, troubles dissociatifs, coma, expérience de mort imminente… On a l’impression de lire la notice des effets secondaires d’un médicament controversé.
Aujourd’hui, rien ne permet de déterminer une cause manifeste de ces décès. De toute évidence, ces symptômes pléthoriques ne sont pas spécifiques de cette “pathologie”, si toutefois c’en est une. Du coup, après avoir esquissé les pistes médicales, je me penche sur les pistes criminelles.
Et voilà un élément intéressant : l’unique point commun entre les victimes réside dans le fait que toutes les familles de ces dernières étaient assujetties aux nataxes et avaient contractualisé avec les services d’une société nommée Élysion. En fouillant les récentes pièces du dossier, je tombe sur un badge qui a appartenu à un de ses ex-employés, apparemment décédé dans l’incendie d’une installation chimique. J’effectue quelques recherches sur cette société, mais ne trouve aucune information pertinente au regard des événements. Il semblerait que ce soit simplement une entreprise dont le métier tourne autour de la santé et des innovations biologiques en lien avec la procréation. Je demande alors à Morgan, mon coéquipier, d’essayer de m’extraire les rapports gouvernementaux relatifs à l’activité d’Élysion. Morgan, c’est le spécialiste de la veille et de l’analyse forensique : il fouille, déterre, ressuscite et collecte des données improbables, que ce soit sur des disques durs formatés, sur le web profond ou sur des serveurs stockés dans des satellites. Mais force est de constater qu’Élysion est un sacré morceau. Il n’y a presque aucune information utile sur les sites publics. Alors qu’il s’applique à sonder les darknets pour trouver d’éventuelles fuites des données, mon regard se pose dans le vide. J’ai curieusement l’impression que l’affectation du dossier Zodiaque à mon équipe n’est pas due au hasard.
Un léger son me ramène cependant dans le monde réel ; une notification indique un nouvel email. Celui-ci ne contient ni objet ni émetteur explicite. Je comprends simplement qu’il est envoyé par une adresse de type ne-pas-répondre. Je pense d’abord à un virus, bien que l’on dispose de systèmes de cyberdéfense relativement puissants. Mon logiciel scanne l’email à la recherche d’un composant malveillant. Ne détectant aucune menace, je décide de l’ouvrir ; celui-ci est vide à l’exception d’une pièce jointe. À en juger le format de cette dernière, il s’agit d’une vidéo titrée adresse_45-607_6-820.
Je la télécharge, mais un message m’indique qu’elle est cryptée. Je lance un programme informatique destiné à trouver la clef de déchiffrement pour la rendre lisible. Alors que le traitement démarre, Morgan se rapproche de moi en faisant rouler son siège, un classeur dans la main droite.
— Pas évident, dit-il en me présentant les feuilles du rapport gouvernemental. Voici les quelques infos que j’ai dénichées au sujet du conglomérat Élysion. Sa principale filiale propose des services de procréation assistée. Elle s’adresse aux couples qui ne peuvent pas concevoir d’enfants naturellement.
— OK. Pas trop de rapport avec les victimes du dossier…
— Attends, c’est pas tout, continue Morgan en me tendant des documents. Il existerait une plus petite et plus ancienne filiale au sein d’Élysion. Ses activités historiques sont méconnues, mais elle proposerait aujourd’hui une solution aux problèmes financiers des familles nombreuses. En gros, celles qui payent des nataxes.
— C’est une société de crédit ?
— Pas vraiment. En fait, si j’ai bien compris, elle se comporte comme une sorte d’orphelinat alternatif. Les parents payent une contribution forfaitaire beaucoup plus faible que les nataxes. En échange, Élysion s’engage à récupérer un enfant de la famille pour l’élever en zone rurale, dans un cadre minimaliste. Élysion affirme que l’enfant ne manquera de rien. Ils disent s’occuper de tout : logement, nourriture, éducation… et ce, tout au long de sa vie.
— C’est vraiment avantageux financièrement ?
— Eh bien, lorsque les enfants sont élevés par Élysion, les parents ne sont plus concernés par les nataxes. Ils n’auraient plus rien à financer.
— Ah bon ? C’est possible, ça ?
— En fait, c’est comme si les gosses élevés par Élysion disparaissaient des registres de naissance.
— Surprenant, en effet. C’est quand même curieux cette affaire. Ça ne m’a pas l’air très rentable comme activité. J’ai du mal à croire qu’Élysion puisse en faire un business.
— C’est ce que je me suis dit. J’ai récupéré un exemple de contrat et j’ai lu une clause qui m’a un peu fait froid dans le dos.
— Ah oui ?
— En contrepartie de ses services, Élysion s’autorise à mener une étude sociologique auprès des enfants qu’elle élève.
— Une étude sociologique ? Quel genre ?
— Ils veulent évaluer la possibilité de bâtir une communauté avec un minimum de ressources alimentaires et énergétiques. Ils décrivent ça comme une vie “saine et ascétique”. Ils s’installent dans un village loin de la société, loin des métropoles, sans pénurie de matières premières, sans gouvernement et sans taxes. Et impossible d’en sortir. C’est un isolement absolu, y compris sur le plan de la communication.
— Mmm, c’est louche ton truc. Ça pue la fausse bienveillance.
Je feuillette les papiers et tombe sur des photographies d’adolescents souriants, sur fond montagneux par une belle journée d’été. Je murmure :
— Donc Élysion se charge de tout, en contrepartie d’une expérience socio à l’échelle d’une bourgade. Tu sais où elle se trouve, leur prison verdoyante ?
— D’après mes recherches, les enfants seraient élevés dans un village sans nom situé en Savoie.
— Si je résume, on a un conglomérat qui s’appelle Élysion avec, d’un côté, une filiale qui fait de la procréation médicalement assistée, et de l’autre, une sorte d’orphelinat expérimental qui permettrait aux parents d’échapper aux nataxes. Et qu’est-ce qui se passe si les parents se rétractent ?
— Eh bien, figure-toi qu’ils ne peuvent pas. Il semblerait que ce soit une décision irrévocable. Ils ne sont plus autorisés à contacter leurs enfants une fois qu’ils sont pris en charge par Élysion. Pas de retour possible.
— Sans blague. J’imagine qu’Élysion veut éviter que les parents éprouvent des remords. Surtout s’ils apprennent que ces soi-disant expériences font souffrir leurs gamins. Ça doit être un terrible dilemme.
— C’est sûr. D’ailleurs, la seule condition pour qu’un enfant soit accepté par Élysion, c’est que les parents formulent la demande avant son premier anniversaire. Sans doute pour éviter les crises familiales que tu décris. À cet âge-là, les gamins ne se rendent presque compte de rien.
Je tourne à nouveau les pages et tombe sur de nouveaux clichés photo où apparaissent des maisons et bâtiments de pierre et de bois, puis des enfants côtoyant des adultes, un pique-nique, une trottinette… Relativement banales, ces photos auraient pu être prises dans n’importe quelle station de ski en été avec une colonie de vacances. C’est curieux d’ailleurs, ça me rappelle certains lieux de mon enfance. Je demande :
— Et ça marche ? Ils ont combien de clients ?
— Difficile à dire, répond Morgan en haussant les sourcils. À en juger les photos, je dirais une centaine, peut-être plus.
Vivre à cent dans un village, pour toujours… Quelle déprime…
— Et le gouvernement dans tout ça ? ajouté-je. Il cautionne ?
Morgan s’approche de moi comme s’il avait quelque chose de confidentiel à dire. Il murmure :
— Pire, l’État est actionnaire majoritaire du groupe Élysion. Il semblerait même que des hauts fonctionnaires de la DGSE fassent partie du conseil d’administration depuis cinq ans.
— T’es sérieux là ? On est sur une affaire impliquant indirectement la DGSE ? Pourquoi l’État voudrait-il nous confier une enquête sur une société qui lui appartient ?
— J’en sais rien. Sauf si ce dossier a fuité en échappant au protocole d’assignation standard. Ce n’est pas exclu que même la police scientifique ne soit pas au courant de cette affaire et qu’on soit donc amenés à les aider pour traquer les opérations douteuses du gouvernement. Mais quand tu regardes les activités d’Élysion, je dois dire que la participation de l’État est pour le moins inattendue. Pourquoi soutiendrait-il un projet qui ne lutte pas contre la démographie et qui diminue ses recettes ? OK, ils veulent expérimenter un mode de vie frugal. J’imagine qu’ils veulent préparer la société moderne à moins consommer. Mais comme tu disais, je pense que c’est une façade…
Morgan est interrompu par un bip. C’est mon logiciel de décryptage qui a terminé l’analyse de la vidéo. Visiblement, une seule moitié a pu être révélée. Morgan se poste derrière mon siège et scrute mon écran tandis que je double-clique sur le média.
Le clip est relativement court : environ deux minutes. Apparemment, il n’y a pas de son. On voit un paysage montagneux et verdoyant, sous un ciel bleu baigné d’un puissant soleil doré. Le plan de la caméra se focalise sur une fleur vermillon près de laquelle virevolte une joyeuse abeille. Le plan suivant montre une autre fleur, une edelweiss, puis s’arrête sur l’horizon.
— Super intéressant, commente ironiquement Morgan. C’est un membre de ta famille qui t’envoie son film de vacances ?
— Ça ressemble un peu aux photos que tu m’as montrées, non ?
Mais au détour d’un travelling, mes doigts se crispent sur l’accoudoir du siège quand je pense avoir reconnu des moulins parmi les structures lointaines. Ce n’est rien comparé au plan suivant ; vue de dos, une fille dévale la pente douce en trottant. Une sueur froide se cristallise sur mon front lorsque mon regard se pose sur sa chevelure châtain aux boucles empreintes de reflets cuivrés. L’inconnue se retourne et s’esclaffe, les yeux levés au ciel, puis agite la main pour inciter le cadreur à la rejoindre. La scène se fige dans mon esprit. Cette lumière, ces taches de rousseur, ce sourire et cette joie font brutalement écho aux larmes, à la peur et au fluide luisant pareil à une nappe de mercure liquide, se déversant sans résistance sur le sol d’un blanc immaculé.
— Alec ? demande Morgan. Ça va ?
Mais je ne l’écoute pas ; mon regard est fixé sur la dernière image de la vidéo : celle d’une fille qui rit les yeux fermés, la main tendue vers le spectateur. Reprenant lentement mes esprits, je lui demande :
— Est-ce que tu peux zoomer sur le panneau derrière elle s’il te plaît ?
Intrigué, Morgan s’exécute. Lorsque l’écriteau est affiché en plein écran, bien qu’il soit pixellisé, on peut y lire en lettres blanches Bienvenue à Malgovert.




